Olivier Mellerio

6 juin 2011

Isabelle Marie

""Qu’en est-il, sur un plan chiffré, de la transmission de l’entreprise familiale en France ?

Nous avons un vrai problème de connaissance sur la transmission familiale car en France car ni l’Insee ni la Banque de France ne font la différence sur la propriété du capital. Le chiffre de 10 % d’entreprises transmises dans un cadre familial provient d’une étude réalisée en 2007 par KPMG sur un panel d’entreprise. Il faut le prendre avec des pincettes. Il est possible qu’aujourd’hui, ce pourcentage soit meilleur, notamment du fait de l’utilisation plus importante du pacte Dutreil.

Existe-t-il une barrière d’ordre psychologique à la transmission de ce type d’entreprise ?

Parmi les obstacles à la transmission, les principaux sont d’ordre sociologique et psychologique. La transmission, en France, est souvent un sujet tabou au sein des familles. Les enfants n’osent pas en parler à leurs parents car ils ont l’impression de les pousser vers la mort. L’ancienne génération ne sait souvent pas comment bien aborder le problème

Est-ce vraiment problématique que le taux de transmission de l’entreprise dans le cadre familial soit faible en France, notamment par rapport à d’autres pays européens ?

Il existe une différence entre l’Allemagne, l’Italie et la France en termes de structure du tissu industriel. Chez nous, les entreprises sont transmises principalement à des groupes.
Ceci est problématique car il a été démontré que les entreprises familiales sont souvent mieux gérées car elles possèdent  une vision du long terme. Elles sont attachées à un territoire. Lorsqu’elles sont cédées à un groupe, français ou étranger, leur autonomie de décision disparaît. Cela peut avoir des incidences en termes d’emplois. Souvent les actionnaires des entreprises familiales s’intéressent à leur région.  La rentabilité des entreprises familiales de notre pays est inférieure à leurs homologues allemandes pour différentes raisons. Il existe un vrai problème de fonds propres. Elles sont souvent sous-capitalisées. D’autant qu’à chaque passage de génération, une partie de leurs ressources sont pompées pour payer les droits de transmission, pour désavantager les actionnaires qui doivent sortir, etc. Nous sommes face à un double problème : d’une part de rentabilité  des fonds propres, d’autre part de la fragilisation spécifique qui est du au phénomène de transmission.

Quels sont les autres obstacles à la transmission de l’entreprise familiale ?

Lors de la transmission, souvent un seul enfant reprend le flambeau. Donc il faut trouver un moyen de dédommager les autres actionnaires et souvent ceci se fait au détriment de l’entreprise. Car, dans  la plupart des cas, l’entreprise est la seule ressource dont dispose la famille. Une autre difficulté réside dans le fait que la transmission intervient au moment où le dirigeant est relativement âgé, il a alors souvent épuisé ses capacités d’innovation. Il faut qu’à la génération suivante, l’entreprise se renouvelle, réinvente son modèle et ceci se fait en investissant. Or, lors de cette période, les dirigeants n’ont plus forcément la confiance des banques car ils sont souvent un peu moins dynamiques. Les établissements bancaires financent alors difficilement. Le facteur humain n’entre plus en ligne de compte pour le banquier. En tant que chef d’entreprise, je vois que les gens avec qui je négocie dans les banques ne sont même pas au comité d’investissement pour éviter qu’ils ne soient des avocats de leurs clients. Aujourd’hui, les banquiers préfèrent ne statuer que sur des chiffres et des ratios. En Allemagne la situation est très différente. Il existe des liens de confiance entre les banquiers et les patrons de PME. Quant le chef d’entreprise connaît une difficulté, le banquier le soutien et lui fait confiance. Des banquiers qui vous aident à sortir d’une mauvaise passe sont très difficiles à trouver aujourd’hui. L’Etat pourrait pallier à la déficience stratégique de ces entreprise en créant des outils leur procurant des fonds propres sans perde le contrôle interne.

L’ISF a-t-il une incidence sur le processus de transmission ?

Le fait que l’on ne paie pas l’ISF sur son outil de travail est l’une des raisons pour lesquelles le chef d’entreprise va retarder au maximum son départ et donc la transmission de son entreprise. Au lieu d’anticiper sa transmission et de faire des donations partage, il continu à exercer le control, ne serait-ce que pour des raisons fiscales. L’effet pervers est que pour acquitter ces droits ISF, l’entreprise est obligée de payer des dividendes car les actionnaires n’ont que cela comme ressources. A ce niveau également, les capacités d’investissement de l’entreprise se trouvent obérées.

Au sein de votre propre entreprise, comment s’est déroulé le processus de la transmission ?

En ce qui concerne notre entreprise, nous avons pu profiter des bonnes pratiques observées à l’étranger. Nous avons créé une holding animatrice. Nous avons séparés les actifs immobiliers des actifs opérationnels. Nous avons nommé un président non familial dont le rôle est de coacher la nouvelle génération et le directeur général. Il facilite ainsi la césure entre les générations pour éviter que les anciens ne s’accrochent et empêchent par là même la jeune génération de prendre son envol. Cette pratique est sage car elle permet de faire confiance à la nouvelle génération, de lui donner assez tôt les outils qui vont lui permettre de réinventer l’entreprise. Tout ceci se fait de manière progressive, sans conflit et ce grâce à l’assistance d’un administrateur indépendant et de conseils extérieur. Une solution intéressante consiste à donner à un enfant la direction d’une filiale. A titre d’exemple, au sein de notre famille, j’ai proposé de créer une structure nouvelle dans l’horlogerie qui est devenu un centre de profit. Puis nous l’avons fusionné. En dirigeant cette entité, j’ai pu me tester et me donner de la crédibilité auprès du groupe familial.

Face à une législation assez complexe, toutes les entreprises sont-elles sur un pied d’égalité ?

Il y a une différence à opérer entre les entreprises qui ont des conseils et qui sont bien armée et les autres. Toute une série d’aménagements légaux ont été réalisé depuis une dizaine d’année, comme le pacte Dutreil et la donation partage,  qui permettent à une entreprise bien conseillée de  réduire considérablement les droits de mutations. Sur ce plan, la France est redevenue compétitive. Toutefois, la législation est mouvante et compliqué.
La petite Pme qui souvent n’a recours qu’à son expert-comptable, qui lui-même peut ne pas être en permanence au fait des nouvelles réformes, est très mal armée pour assurer la transmission dans de bonnes conditions. Il faut davantage former les experts-comptables et les différents conseils à ces entreprises familiales.

Quelles sont les pistes à explorer afin que davantage d’entreprises demeurent dans un cadre familial ?

Les bonnes pratiques sont connues. Mais il y a encore des contradictions absurdes dans la politique de l’Etat qui d’une part favorise ces entreprises mais ne se rend pas compte de l’impact des différentes taxations sur l’entreprise. Il y a des incohérences à tous les niveaux car le problème n’a jamais été traiter dans sa globalité. Cela a été l’un des objectif de mon rapport, de prendre le problème dans son ensemble et de montrer la cohérence et l’interactivité des problématiques liées à la transmission. Il est temps maintenant de se focaliser sur les besoins financiers de l’entreprise familiale qui a besoin, pour grandir, de conserver au maximum en son sein sa capacité d’autofinancement. Tout ce qui est de nature à créer des pertes en lignes est dangereux pour l’économie. Les Allemands et les Italiens l’ont mieux compris que nous. Cette focalisation sur l’investissement et les capacités financières des entreprises, les pouvoirs publics ne s’y intéressent pas assez.