Daniel Cohen de Lara

22 avril 2011

Isabelle Marie

""Reprendre une entreprise à la barre peut être périlleux. Que doit faire le repreneur potentiel avant de se positionner sur un dossier ?

Dans le cadre d'une reprise à la barre, il apparaît fondamental de bien comprendre pourquoi la société s’est retrouvé dans cette situation. Il faut mener cette analyse avec une grande rigueur intellectuelle. Il ne faut pas se leurrer. Une bonne entreprise à reprendre est celle qui a défailli parce que le dirigeant a failli. Il a pu commettre une ou plusieurs erreurs. Par exemple, si le client le plus important fait lui-même faillite, il s’agit alors d’une cause exogène. S’il est alors possible de redimensionner l’entreprise à une taille inférieure, un redressement devient alors envisageable.  Il faut avoir analysé le cœur et les trippes de l’entreprise et se poser les bonnes questions avant de se lancer dans une opération de reprise à la barre.
La société est-elle redressable ? Il faut procéder à une analyse extrêmement froide de la situation de l’entreprise. Dans quel état se trouve son marché ? Est-ce que ses produits ont encore un sens ? Quel est leur qualité ? L’entreprise n’a-t-elle pas pris un trop important retard sur le plan technologique ? Quelle est la compétence du personnel ? Il faut bien se demander si l’on peut mettre en œuvre une stratégie gagnante qui va permettre de sortir l’entreprise de l’ornière. Cette stratégie repose sur une analyse très fine du marché et de la politique des concurrents en bonne santé. Il faut voir si les raisons du succès des concurrents qui marchent bien sont applicables à l’entreprise que je vise et si je vais savoir les mettre en place

Que faut-il faire pour tenter d’emporter la confiance du tribunal ?

C’est de la grande manœuvre. Il s’agit de faire preuve de beaucoup de diplomatie. Mais cette période s’avère très importante car vous pouvez alors montrer à l’administrateur que vous êtes l’homme de la situation, ainsi qu’au juge commissaire et au représentant des créanciers. Il faut vraiment donner le sentiment aux organes de la procédure que vous êtes l’homme de la situation, le personnage incontournable. Il faut bien comprendre comment fonctionne le tribunal de commerce local. C’est l’administrateur qui rend un rapport sur les différents candidats au tribunal et il donne sa position. Chaque tribunal a son mode de fonctionnement et ses habitudes. Certains suivent systématiquement l’administrateur. D’autres considèrent qu’ils ne sont absolument pas aux ordres de l’administrateur.
Pour ma part, pour chaque reprise, je rencontrais le juge commissaire, qui reste tout de même le vrai patron du dossier au tribunal, le président du tribunal et le représentant des créanciers pour leur expliquer le plan et bien se faire connaître. Il vaut mieux déminer le terrain et se voir poser les questions qui peuvent être embarrassante lors d’un entretien en tête à tête qu’en chambre du conseil. Il faut savoir ce que l’on veut. Dans les petits tribunaux de commerce, il s’agit de notable. Leur rendre visite avant, c’est aussi une manière de les respecter et de s’en faire des alliés en chambre du conseil. Il faut alors commencer à exister dans le dossier et à créer la confiance. La confiance se crée en ayant une bonne qualité de relationnel avec les organes de la procédure. Certains ne vont pas accepter ce qui peut leur sembler être une certaine collusion

Le nombre de licenciement envisagé par le repreneur est-il le critère essentiel pour le tribunal ?

Concernant le nombre de licenciement, il n’y a pas de règle arithmétique. Lors de l’une de mes reprises, sur les cinq plans proposés au tribunal, le mien était celui qui comportait le plus de licenciement et c’est celui qui a été retenu in fine. Car je connaissais bien l’entreprise, que j’avais un capital confiance au plan local et que le personnel s’était prononcé en notre faveur. C’est du multicritère. Quant plusieurs candidats de bonnes qualité qui apportent de sérieuses garanties professionnelle et financières, celui qui paye le plus a tout de même beaucoup plus de chance de l’emporter

Qu’en est-il du financement ?

Au début il faudra payer les fournisseurs très rapidement alors que les clients paient à 45 jours et que les salariés sont payés en fin de mois. Il faut pouvoir le couvrir. Enfin, il faut savoir comment les investissements pourront être financés. En général, les banques n’aiment pas trop ce type de dossier. Parfois, elles ont-elles-mêmes été prise dans le dépôt de bilan. Si le repreneur a un apport personnel substantiel, elles pourront regarder le dossier avec davantage d’intérêt. Il faut savoir qu’il existe en France plusieurs sociétés de capital risque régionale qui peuvent accompagner le repreneur en capital et sous forme d’obligation convertibles.

De qui faut-il s’entourer pour une opération de reprise à la barre ?

Ce serait de la folie que de monter un dossier sans un bon avocat spécialisé. Le choix de l’expert comptable est important. Notamment pour des dossiers d’entreprise industrielle d’une certaine taille, il faut qu’il ait l’ouverture et la sensibilité dans ces domaines. Il faut qu’il ait dans sa clientèle des entreprises de la même envergure.

Bien connaître le secteur est-il un avantage déterminant ?

Celui qui a des connaissances et des compétences sur le même marché, qui possède des réseaux et un carnet d’adresse sur le secteur en question pourra savoir plus sûrement et plus rapidement si l’entreprise peut-être redressée. Le tribunal de commerce aura davantage confiance en un repreneur qui connaît le métier, de même que les banques. Ces dernières considèrent que ce facteur réduit notablement le risque.