Alain Tourdjman

18 janvier 2012

Isabelle Marie

""Pouvez-vous nous dire quelques mots de BPCE l’Observatoire ?

BPCE L’Observatoire est une publication qui présente des travaux économiques en relation avec notre cœur de métier de banque commerciale. Sur le thème de l’entreprise, nous intéressons particulièrement aux PME car il s’agit d’un acteur économique qui joue un rôle essentiel dans la croissance et dans l’emploi du pays.
 

Pour la première fois en France, sont avancés des chiffres précis sur la transmission d’entreprise. Quelle a été votre approche ?

Notre approche sur la cession-transmission est différente d’une part  car nous avons croisé une dimension statistique avec une dimension comportementale afin de sortir de certain a priori. D’autre part, nous n’avons pas procédé à des estimations a priori mais nous avons  observé et dénombré  des  opérations de cession réellement intervenues et répertoriées  dans des bases de données. Nous avons essayé de recenser tous les cas de cession-transmission que ce soit en direct, par la vente de parts sociales, par la vente de holding, par le changement d’actionnaires principal, etc. Nous avons essayé d’être exhaustifs.
 

Pouvez-vous nous parler plus précisément de votre méthode pour dénombrer les cessions-transmissions de PME en France ?

Nous avons choisi d’identifier les cas où la cession-transmission ne fait aucun doute : cas qui donnent lieu à publication d’une annonce légale de cession de l’entreprise, les cas où il y a un changement d’actionnaire principal ou encore une opération via un holding. Au total, cela représente 9 065 cessions sur 2010.
Nous avons additionné à ce premier total les transmissions intra familiales. Nous les avons identifié quand il y a changement de dirigeant mais avec le même patronyme. Certes ceci  est nécessairement restrictif. Nous avons par exemple «négligé » les entreprises reprises par les filles mariés du cédant, ou les neveux ou nièces. Nous n’avons toutefois pas voulu extrapoler pour arriver à des données qui auraient pu conduire à s’interroger sur la méthode adoptée. Nous sommes donc plutôt sur un noyau dur que sur la totalité de l’intra familial à titre gratuit. Nous avons abouti à 1 635 transmissions intrafamiliales.
Dans le cas des SARL, la vente des parts sociales ne fait pas toujours l’objet d’une annonce légale. Dans ces cas là, nous avons essayé d’identifier les opérations de cessions par le biais du changement de dirigeant actionnaire de l’entreprise. Nous avons ajouté les 1 615 cessions correspondants à cette situation. Au total, nous sommes parvenus à ce chiffre de 12 315 cessions-transmissions.
 

Ce total de 12 315 cessions-transmissions de PME en 2010 est très au-dessus des estimations faites jusqu’à présent…

Ce total de 12 315 cessions-transmissions est environ le double des estimations qui circulaient jusqu’alors. Cela nous renvoie à une différence majeure sur  la façon dont nous abordons le phénomène et celle qui prévalait jusqu’à présent. Nous n’avons pas considéré que l’effet d’âge prédomine. Nous avons choisi de compter. Nous avons pris des informations dans différentes bases de données et nous les avons coordonnés en évitant précisément tout double-comptage. . Nous n’avons pas extrapolé un nombre d’entreprise qui devraient être cédées a priori compte tenu de l’âge du dirigeant.
 

Les cessions réalisées dans une autre optique que le départ en retraite du dirigeant sont-elles nombreuses ?

Oui. Une part majoritaire des cessions intervient avant 55 ans soit 58 %. Il apparaît donc que les cessions en cours de vie active du dirigeant sont extrêmement fréquentes. Il y a une génération de cédant quadragénaire qui est plutôt attachée à l’esprit d’entreprise qu’à l’entreprise elle-même. Ce qui leur importe est de créer, de développer et de valoriser d’autant qu’ils possèdent encore peu de patrimoine personnel. Ils sont plus flexibles pour s’adapter aux circonstances et aux opportunités. Ils envisagent la cession comme un moyen de se relancer eux-mêmes. Les sexagénaires ont souvent eu une seule entreprise dans leur vie. Ils sont très attachés à cette entreprise et à sa pérennité et ils disposent d’un patrimoine personnel en plus de leur patrimoine professionnel. Ils cherchent un repreneur qui serait un continuateur.
 

La négociation avec un cédant plus âgé ne sera donc pas de même nature qu’avec un autre type de vendeur ?

Face à un cédant âgé, il est généralement plus facile d’entrer dans une négociation globale où un compromis sur le prix pourra être trouvé en contre partie d’engagements moraux de continuation et de pérennité de l’entreprise. Pour le cédant, un prix « raisonnable » est aussi un moyen d’augmenter les chances de succès du repreneur.. La transaction n’est plus exclusivement économique, elle est aussi symbolique, le repreneur acceptant une dette morale, un engagement de pérennité de l’entreprise et des emplois mais bénéficie de conditions financières favorables et d’un  capital confiance de la part du cédant . Le cédant sera beaucoup plus intransigeant sur le prix quand l’acheteur est un fonds ou une autre structure financière. Globalement, le prix est rarement apparu comme un facteur d’opposition radical même si chacun essais de tirer dans son sens.
 

Parmi les nombreux enseignements de cette étude sur la cession-transmission, quel est celui que vous avez plus particulièrement retenu ?

En France, nous ne manquons pas en quantité des repreneurs. Mais le cédant ne trouve nécessairement  pas le bon repreneur ; celui en qui il aura vraiment confiance. Ce sujet très qualitatif a un impact quantitatif. Faute de trouver le bon repreneur, la reprise est différée et, la population des dirigeants de PME aujourd’hui vieilli. Le problème est qu’au-delà d’un certain âge, le dirigeant  développe moins le potentiel de l’entreprise. Le dirigeant âgé ne renonce pas, mais sera clairement moins dynamique dans sa stratégie.. Certes, l’entreprise du dirigeant âgé est souvent solide car les capitaux propres ont augmenté mais elle finit par manquer de  vitalité. Le vieillissement des dirigeants de PME pose donc aujourd’hui un problème de croissance pour le tissu des PME. A plus long terme, il risque de conduire à un excédent d’entreprises à céder, d’où l’importance d’un ajustement qualitatif entre offre et demande.